En quoi la solidarité participe-t-elle de la troisième voie européenne ?
La solidarité est ce qui permet à l’Europe de ne pas se dissoudre entre deux impasses. D’un côté, un libéralisme dérégulé qui délègue au marché la résolution de toutes les crises. De l’autre, une réponse exclusivement étatique qui peine à mobiliser l’initiative et l’innovation. La troisième voie européenne ne peut exister que si elle articule puissance publique et entrepreneuriat responsable autour d’un objectif commun.
C’est précisément ce que portent les entreprises écologiques et solidaires. Elles assument l’activité économique, la création de richesse et d’emplois, mais elles en encadrent les finalités. L’utilité sociale ou environnementale devient l’objectif principal, la gouvernance associe les parties prenantes, la rémunération et la distribution des excédents sont limitées, l’engagement est contrôlé…
À l’échelle européenne, cela suppose d’aller plus loin qu’une simple politique de RSE. L’Union s’est dotée d’outils puissants comme la CSRD, mais elle manque encore d’une définition harmonisée et ambitieuse de l’économie solidaire. Clarifier ce périmètre, créer un agrément européen inspiré du modèle français de l’agrément ESUS (Entreprise Solidaire d’Utilité Sociale), orienter les financements, les exemptions liées aux services d’intérêt économique général et les instruments fiscaux vers les acteurs les plus engagés, voilà ce qui permettrait de donner un contenu entrepreneurial concret à cette troisième voie.
La solidarité cesse alors d’être seulement redistributive et devient structurante du marché intérieur lui-même. Elle organise la production, le partage de la valeur et la responsabilité des entreprises. Dans un continent confronté aux fractures sociales, à la défiance démocratique et à l’urgence climatique, cette voie exigeante peut contribuer à refonder une Europe sociale crédible, capable de réconcilier compétitivité, justice et transition écologique.
Comment définiriez-vous l’économie solidaire ?
L’économie sociale renvoie d’abord à une histoire. Celle des sociétés de personnes, mutuelles, coopératives, associations, nées au XIXe siècle pour permettre aux travailleurs de mettre en commun leur outil de production et d’exercer une activité économique sans dépendre de la seule logique du capital. Ce modèle repose sur deux principes fondateurs, la propriété collective et la gouvernance démocratique.
L’économie solidaire est une économie qui place la finalité avant le profit. Elle ne se contente pas d’atténuer les effets négatifs du marché, elle organise l’activité économique autour de la réponse à des besoins sociaux et environnementaux clairement identifiés.
Elle repose sur trois piliers indissociables : une activité d’utilité sociale ou écologique à titre principal, un partage équitable de la valeur créée, une gouvernance démocratique associant les parties prenantes. C’est cette vision de l’entreprise solidaire que défend le Mouvess et qui a donné lieu à la publication d’un “manifeste pour une entreprise solidaire”.
L’économie solidaire ne peut donc pas se réduire à un statut juridique. Le simple fait pour une organisation d’adopter des statuts d’économie sociale ne garantit ni l’impact réel, ni l’exigence en matière de partage de la richesse. C’est pourquoi l’agrément ESUS, délivré par l’Etat aux structures de l’ESS (Economie Sociale et Solidaire) tournées vers une activité d’utilité sociale et qui s’engagent sur une lucrativité limitée, un encadrement des rémunérations et une gouvernance partagée, constitue aujourd’hui le repère le plus exigeant et le plus lisible pour une économie véritablement solidaire.
Le Mouvess défend l’économie solidaire car elle offre à nos yeux un levier pertinent de transformation sociale et écologique de notre économie. Cette économie solidaire doit se développer pour devenir la norme de notre économie demain. C’est l’ambition du Mouvess.
De quelles manières les entreprises contribuent-elles à l’intérêt général ?
Toutes les entreprises, de par leur activité, génèrent de fait des externalités, positives ou négatives. Elles créent des emplois, versent des impôts, structurent des filières. Mais contribuer pleinement à l’intérêt général suppose d’aller plus loin et d’inscrire cette contribution dans le cœur même du modèle économique et dans ses statuts. C’est ce que garantit l’agrément ESUS.
Les entreprises agréées ESUS poursuivent à titre principal une activité d’utilité sociale. Elles agissent en faveur des publics vulnérables, de la cohésion territoriale, de la transition écologique ou encore de l’innovation sociale. Leur impact ne relève pas d’une politique de responsabilité périphérique, il constitue leur raison d’être.
Au-delà de la finalité de leur activité, leur organisation interne traduit cette cohérence. Les rémunérations sont encadrées, une part significative des excédents est mise en réserve, la gouvernance est partagée. La richesse produite est essentiellement réinvestie au service du projet collectif.
Contribuer à l’intérêt général signifie donc produire autrement, partager autrement et rendre des comptes sur l’impact réel généré pour la société.
En quoi l’inscription dans le temps long, notamment pour les financements, est-elle clé ?
La transition écologique et sociale ne peut être financée à coups de dispositifs temporaires et de signaux contradictoires. Elle exige de la stabilité, de la visibilité et un cadre cohérent. Les entreprises solidaires investissent dans des projets territoriaux, des modèles inclusifs, des innovations sociales qui nécessitent des années pour produire pleinement leurs effets.
Or l’instabilité budgétaire fragilise cet écosystème. La baisse brutale des crédits consacrés à l’ESS ou l’incertitude sur les dispositifs fiscaux freinent les investissements et découragent les acteurs.
Pérenniser des outils fiscaux comme l’IR-PME ESUS pour orienter l’épargne citoyenne vers les entreprises solidaires ou reconnaître l’innovation sociale dans les politiques publiques, c’est donner aux entreprises engagées la capacité d’inscrire leur action dans la durée.
Le temps long permet de consolider les réserves, d’ancrer les projets dans les territoires et de créer des écosystèmes résilients. Soutenir ces entreprises dans la durée relève d’un choix stratégique. Il s’agit d’investir dans une économie qui réduit les inégalités, renforce la cohésion sociale et prépare l’avenir pour les générations futures.