Écrit par Marine DEFALT

Vincenzo Vinzi : « Une formation réussie est celle qui relie le savoir à l’action, la connaissance à la conscience. »

Entretien avec Vincenzo Vinzi , Directeur Général de l'ESSEC, à l’occasion de la parution de son livre "Transcendons le progrès"

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« Il est possible de renouer avec une vision constructive de l’avenir, à la condition d’articuler sans naïveté accomplissement personnel et progrès social », écrivez-vous. En quoi ces deux notions sont intrinsèquement liées ?

Longtemps, on a cru que le progrès collectif résulterait mécaniquement des avancées techniques ou économiques. Aujourd’hui, nous savons qu’il ne peut se construire qu’à partir d’individus conscients, engagés et responsables. L’accomplissement personnel n’est pas un luxe individuel. C’est le moteur d’un progrès partagé, dès lors qu’il s’inscrit dans une logique d’utilité et de responsabilité. Former des individus capables d’adopter, d’adapter et d’anticiper, pour reprendre notre triptyque, revient à faire émerger des acteurs qui relient leur développement à celui du monde qui les entoure. À l’inverse, le progrès social n’est durable que s’il crée les conditions de cet accomplissement : éducation, inclusion, mobilité sociale, diversité. C’est dans cette articulation lucide et exigeante entre autonomie et solidarité, entre liberté et responsabilité, que peut renaître une vision constructive de l’avenir.

« Le monde de demain ne sera pas gouverné par ceux qui détiennent des certitudes, mais par ceux qui savent naviguer dans l’incertitude ». Sur quoi ces derniers peuvent-ils prendre appui ?

Naviguer dans l’incertitude ne signifie pas avancer sans repères, mais apprendre à transformer le doute en méthode. Dans un monde traversé par des mutations rapides, aucune compétence isolée, aucune vérité établie ne suffit plus. Ceux qui sauront orienter les transformations à venir s’appuieront sur trois fondements : la connaissance, la responsabilité et le collectif. La connaissance, d’abord, parce qu’elle forme la boussole indispensable face à la complexité : comprendre les enjeux scientifiques, économiques et sociaux permet d’agir avec discernement. La responsabilité, ensuite, car le progrès ne peut être délégué. Il exige des choix lucides, éthiques, assumés. Enfin, le collectif, parce que l’intelligence des situations émerge de la diversité des points de vue, du dialogue et du débat. C’est de cette combinaison entre savoir, engagement et coopération, que naît une forme d’assurance intérieure : non celle des certitudes, mais celle de la lucidité. C’est sur ce socle que les leaders de demain devront apprendre à bâtir.

« Former, ce n’est pas remplir des têtes : c’est permettre une transformation, individuelle et collective. C’est accompagner des parcours où la liberté se conjugue avec l’engagement, et où l’apprentissage devient un acte d’autonomie ». A quoi tient une formation réussie ? 

Une formation réussie est celle qui relie le savoir à l’action, la connaissance à la conscience. Former ne consiste plus à transmettre des contenus figés, mais à créer les conditions d’une véritable transformation. Elle est réussie lorsqu’elle développe chez chacun la capacité d’adopter, d’adapter et d’anticiper : adopter ce qui fait sens, s’adapter aux réalités du monde, anticiper les défis à venir. Cette dynamique suppose une pédagogie active, où l’étudiant expérimente, débat, agit et tire de chaque expérience une compréhension plus fine du réel. Une formation réussie ne sépare pas la théorie de la pratique. Elle apprend à penser en agissant et à agir en pensant.

C’est aussi une formation qui conjugue rigueur intellectuelle et sens des responsabilités, en plaçant la liberté au service du bien commun. Car la véritable autonomie ne réside pas dans la capacité à agir seul, mais dans celle à agir avec discernement, en lien avec les autres.

En somme, une formation réussie ne se contente pas de transmettre des savoirs ou de développer des compétences. Elle forme des esprits capables de relier leur développement personnel aux enjeux collectifs, et de devenir des acteurs lucides et engagés de la transformation du monde.

« Sans compétitivité, il ne peut y avoir de prospérité ; sans prospérité, aucun progrès social durable ». Pourquoi la prospérité est-elle, pour vous, la condition du progrès social ?

La prospérité constitue la condition première du progrès social, car il n’existe pas de redistribution sans création de valeur. Une société ne peut financer durablement la cohésion, la solidarité ou la transition écologique que si elle dispose d’une base économique solide, fondée sur la compétitivité et l’innovation. Cette prospérité ne se décrète pas. Elle se construit par la réindustrialisation, l’investissement dans les compétences et la capacité à transformer la connaissance en production concrète.

L’Europe en offre un exemple éclairant : son modèle social repose sur une promesse de développement adossée à la performance économique. Si la compétitivité s’affaiblit, c’est la légitimité même du projet européen qui vacille. Pour être durable, le progrès social doit donc s’appuyer sur un tissu productif capable de générer richesse, emploi et sens.

Réindustrialiser par l’innovation, c’est recréer un cercle vertueux où les compétences nourrissent l’innovation, l’innovation stimule la production, et la production alimente la prospérité partagée. C’est ainsi que la prospérité devient non pas un privilège, mais un levier de progrès collectif. En somme, sans prospérité, le progrès social se réduit à une promesse vide ; avec elle, il devient un projet de civilisation durable.

« L’idéal serait une élite capable de conjuguer rigueur intellectuelle, exemplarité éthique et ouverture humaine ». Selon vous, commence-t-on à tendre vers cette éthique ? Dans quelles sphères ?

Nous commençons, oui, à tendre vers cette éthique, mais par ajustements successifs plutôt que par rupture. Dans un monde traversé par la défiance, la crise de sens et la fragmentation, se dessine un nouveau type de leadership : moins fondé sur le pouvoir que sur la responsabilité, moins sur le statut que sur la légitimité. L’élite de demain ne se définit plus par l’accès à des positions d’influence, mais par la capacité à inspirer confiance, à incarner la cohérence entre savoir, action et éthique.

Cette transformation se manifeste d’abord dans les sphères éducatives et entrepreneuriales. Les jeunes générations ne cherchent plus seulement à « réussir », mais à contribuer. Elles veulent mettre leurs compétences au service d’un impact social, écologique ou humain tangible. De leur côté, de plus en plus d’entreprises redéfinissent leur finalité : elles ne dissocient plus la performance de la responsabilité, et font de l’exemplarité un critère central de crédibilité, au même titre que la compétence.

Cette exigence se diffuse également dans la recherche et la science, où la transdisciplinarité s’impose comme une forme de lucidité face à la complexité du monde : comprendre, c’est désormais relier.

Ces signaux demeurent fragiles, mais ils traduisent une aspiration profonde : celle d’un leadership réinventé, non pour dominer, mais pour relier la connaissance à l’action, la performance à la responsabilité et le progrès individuel à la transformation collective.