Écrit par Marine DEFALT
Fondation Pierre Bellon x Génération Mada : un engagement commun pour l’éducation
Entretien croisé avec Romain Le Chéquer, Directeur de la Fondation Pierre Bellon et Bruno Chatelier, Président de Génération Mada
Présentation de La Fondation Pierre Bellon :
Créée à titre familial par le président-fondateur du groupe Sodexo, la Fondation Pierre Bellon « agit pour le développement humain » des personnes en difficulté. Reconnue d’utilité publique en 2015, elle soutient des projets portés par des associations, dont les interventions s’inscrivent parmi les trois axes suivants, en prenant soin de s’adresser aux problématiques rencontrées par les « jeunes » de 0 à 25 ans : l’« alphabétisation », la « réalisation du potentiel », et « vers la vie au travail », en France et à l’international. Elle tient à ce que les projets soutenus puissent permettre aux jeunes particulièrement en difficulté de réaliser leur potentiel et de s’épanouir et que ces projets se mettent en œuvre par une approche globale.
Présentation de Génération Mada :
Génération Mada est un collectif associatif qui agit à Madagascar depuis 2004 pour transformer l’éducation, en misant sur l’empowerment des jeunes face aux défis mondiaux. L’organisation cible en priorité les enseignants et éducateurs, afin de créer un impact durable et systémique sur des générations entières. Madagascar, pays à la population très jeune et en forte croissance, cristallise l’urgence d’innover malgré des moyens limités. Génération Mada se distingue par son ADN entrepreneurial, son efficience et sa capacité à fédérer tous les acteurs de l’éducation, publics comme privés. Les programmes développés à partir d’innovations pédagogiques internationales ayant fait leurs preuves, visent à doter les jeunes de compétences essentielles, bien au-delà des savoirs scolaires classiques. L’objectif est d’atteindre 130 000 bénéficiaires directs et plus de 600 000 indirects d’ici 2027, en couvrant l’ensemble du territoire. L’ambition est aussi d’intégrer ces innovations dans les politiques éducatives nationales. Génération Mada veut ainsi faire de Madagascar un modèle d’impact éducatif pour le monde entier
50% de la population mondiale a moins de 30 ans. En quoi l’éducation est-t-elle un défi prioritaire ?
Romain Le Chéquer : L’éducation est aujourd’hui l’un des plus grands défis du développement humain, parce qu’elle ne se limite plus à transmettre des savoirs, mais à permettre à chacun, en particulier aux jeunes, de trouver sa place dans un monde en mutation. 50 % de la population mondiale a moins de 30 ans (ONU, 2024), plus de 130 millions de filles dans le monde ne sont toujours pas scolarisées, et les jeunes femmes représentent près des deux tiers des adultes analphabètes (UNESCO, Global Education Monitoring Report, 2023). Cette inégalité d’accès entre filles et garçons prive non seulement des millions d’individus de leur liberté de choix, mais aussi nos sociétés d’un immense potentiel d’innovation, de créativité et de progrès collectif.
En France comme à l’international, de nombreux jeunes restent éloignés des opportunités d’apprentissage, faute d’un environnement bienveillant, de repères ou de modèles inspirants, mais aussi en raison d’inégalités économiques en forte croissance. C’est pourquoi la Fondation Pierre Bellon fait le choix de soutenir des initiatives qui développent le potentiel de chacun à travers 3 axes d’intervention (« alphabétisation », « réalisation du potentiel des jeunes » et « vers la vie au travail ») qui prennent corps dans les dispositifs d’intervention mis en œuvre par les associations : apprentissages professionnels, mentorat, accompagnement de jeunes de l’aide sociale à l’enfance, liens entre écoles, associations et entreprises, recherche et innovation sociale éducative. L’enjeu est de construire des parcours qui redonnent confiance et favorisent la capacité d’agir de chacune et chacun.
Certes chaque jeune laissé de côté représente une promesse de développement économique inachevée (la Banque mondiale, dans sa publication “Returns to Investment in Education: A Decennial Review of the Global Literature – 2018”, estime que chaque année supplémentaire d’éducation augmente les revenus individuels d’environ 9 à 10 %, source de croissance et de gains de productivité), mais aussi et surtout chaque parcours réussi, tout épanouissement, œuvre dans le sens d’un avenir commun, apaisé, et durable.
Bruno Chatelier : Pour Génération Mada, l’éducation est le défi prioritaire mondial pour répondre aux crises d’aujourd’hui et de demain : climatiques, économiques, sociales, politiques etc.
Cette vision se base sur plusieurs constats :
C’est un levier économique et social fort : il a été démontré que c’est un des investissements les plus rentables qui soit. Plus on investit tôt dans l’éducation, moins cela coûte et plus forts sont les impacts sociaux à moyen et long terme. Plus on étudie, plus on améliore son niveau de vie et sa relation à la démocratie.
Un poids démographique impossible à négliger : plus de la moitié de la population a moins de 30 ans et la grande majorité se situe dans les pays du Sud. A Madagascar, près de 75% de la population a moins de 30 ans.
La jeunesse mondiale est inquiète en raison de la crise économique (peu d’opportunité, de visibilité), climatique (changement climatique) et sociale (conflits armés, corruption, etc.).
De quoi a-t-elle besoin selon Génération Mada ? De développer les compétences clés de demain et de construire un monde plus résilient, plus sûr, plus juste.
Madagascar est un cristallisateur des difficultés des pays du Sud, où les moyens mis en œuvre ne suffisent pas pour assurer une éducation de qualité à une génération entière de sa population (la Gen Z et la Gen Alpha) :
Le budget de l’éducation représente à peine 12% du budget de l’Etat, et seulement 1% dédié à la petite enfance,
Plus de 70% des enseignants sont non-fonctionnaires, le niveau moyen dans le primaire est le BEPC.£
Les effectifs d’élèves sont surchargés avec de forts taux de décrochage scolaire, mauvais taux de réussite aux examens. Les filles en souffrent plus que les garçons.
Comment, avec la fondation Pierre Bellon, participez-vous à l’autonomisation des jeunes ?
Bruno Chatelier : Génération Mada œuvre au quotidien pour l’empowerment et l’autonomisation de la jeunesse à Madagascar en agissant via une stratégie en quatre étapes : i) s’inspirer des meilleurs programmes éducatifs innovants internationaux, ii) les adapter à la réalité du contexte malgache, iii) les diffuser auprès de l’ensemble de l’écosystème éducatif public, privé et associatif via la formation et l’accompagnement de ceux qui font l’éducation des enfants (éducateurs, enseignants), iv) institutionnaliser ces approches et les intégrer dans les programmes scolaires (stratégie de sortie).
L’objectif est d’avoir en temps réel sur le territoire malgache 3 programmes adaptés aux 3 grands âges de l’enfance (enfance, adolescence, jeune adulte). Chacun d’entre eux va permettre aux bénéficiaires de développer des compétences transversales qui ne sont pas enseignées à l’école aujourd’hui.
Dans le cadre du partenariat avec la fondation Pierre Bellon, via un partenariat technique et financier pluriannuel, nous pouvons déployer à Madagascar (15 régions en 2025) le programme international Design For Change. Ce programme vise, via la réalisation de projets citoyens dont ils sont les principaux acteurs et bénéficiaires, à développer chez les jeunes les compétences transversales clés du monde de demain ainsi que la prise de conscience de la capacité de chacun à faire des choses et à devenir acteur de changement :
Empathie et observation, avec la capacité à repérer de vrais besoins,
Créativité et pensée critique, en imaginant des alternatives,
Compétences pratiques et leadership, en concevant et portant un projet,
Communication et partage, en expliquant, convaincant et documentant,
Mentorat et réseau, les projets sont accompagnés par des mentors locaux, et les réussites sont partagées pour créer un effet de diffusion avec des cafés DFC en régions, des vidéos, des réseaux sociaux, un challenge et un évènement national annuel,
Langage et posture « I CAN / ZA MAHAVITA » : la pédagogie met l’accent sur la confiance (« je peux agir ») et la formulation culturelle et linguistique utilisée localement pour mobiliser enfants et adolescents.
Romain Le Chéquer : Ce sont des actions concrètes sur le terrain. C’est aussi une question d’état d’esprit. Toutes les actions de la fondation sont tournées vers l’autonomisation et l’indépendance des acteurs associatifs partenaires, qui renforcent leur capacité à faire des choix éclairés pour leur développement. Et il en est de même pour les jeunes qu’il convient d’aider à devenir acteurs des dispositifs de soutien et d’accompagnement, et bien entendu de leurs vies.
Notre mission en tant qu’organisation philanthropique est de venir en soutien, en confiance, aux acteurs associatifs qui œuvrent chaque jour sur le terrain. Chacun est à sa place, prend ses responsabilités, travaille en complémentarité pour atteindre un objectif commun : l’autonomie des jeunes. Il s’agit d’ailleurs d’une valeur cardinale dans l’esprit de Pierre Bellon à la fois dans son parcours entrepreneurial et son initiative philanthropique.
3 leviers sont identifiés (Rowlands, 1997) pour accompagner ce processus : « Le pouvoir intérieur » (développer la confiance en soi, la conscience de sa valeur, la capacité à s’exprimer et à se projeter), « le pouvoir d’agir » (disposer des compétences, des ressources, des réseaux et des opportunités nécessaires pour agir concrètement), le pouvoir collectif (pouvoir participer à des décisions, coopérer, influencer les environnements sociaux et institutionnels qui conditionnent sa vie).
Cela se traduit par le soutien à des dispositifs de création d’environnements de confiance (favoriser l’expression, parole reconnue et droit à l’erreur), de responsabilisation (logique « avec » les jeunes, partager le pouvoir de décision), d’accompagnement (formation et accompagnement), de valorisation des réussites (diffusion de récits inspirants), tout en considérant leurs environnements et écosystèmes (familles, associations, écoles, entreprises, institutions, territoires).
La Fondation Bellon soutient le déploiement du programme Design For Change (DFC) à Madagascar qui a pour partenaire exclusif Génération Mada. En quoi consiste-t-il ? De quel manière le design thinking est-il mobilisé pour les enfants et les adolescents ?
Bruno Chatelier : DFC applique une version simplifiée et adaptée du design thinking appelée FIDS (Feel — Imagine — Do — Share) :
Feel — construire l’empathie : les enfants repèrent un problème réel dans leur école/communauté.
Imagine — générer des idées créatives, sans autocensure.
Do — prototyper et mettre en œuvre une solution menée par les enfants.
Share — réfléchir, documenter et diffuser les apprentissages pour inspirer d’autres.
Elle a été adaptée à Madagascar par Génération Mada, avec la traduction, la vulgarisation, la mesure d’impact, la création d’une étape Zéro pour instaurer dans les salles dans un climat de confiance.
Cette séquence transforme la démarche complexe du design thinking en quatre étapes accessibles aux jeunes. Ils identifient un problème (infrastructures, environnement, sécurité scolaire…), conçoivent une action locale, la mettent en œuvre et la présentent à la communauté.
En quoi ce partenariat manifeste pour la Fondation Bellon « une économie au service de l’homme » ?
Romain Le Chéquer : L’économie au service de l’homme fait écho aux valeurs suivantes : esprit de service, esprit d’équipe, esprit de progrès. Le soutien de la Fondation Pierre Bellon à Génération Mada et à son programme Design for Change illustre la manière dont l’éducation peut et doit devenir un vecteur concret de développement humain. Ce dispositif accompagne des jeunes malgaches à identifier un problème de leur environnement, à concevoir collectivement une solution, puis à la mettre en œuvre — selon la méthode Feel, Imagine, Do, Share.
Esprit de service ? Chaque projet vise à améliorer la vie de la communauté : propreté du quartier, accès à l’eau, rénovation de salles de classe, inclusion d’un camarade, création d’un potager collectif… Les jeunes apprennent que leur action peut être utile et qu’ils ont une responsabilité vis-à-vis des autres.
Esprit d’équipe ? En plaçant la coopération, l’écoute et la co-construction au cœur du processus d’apprentissage. Les solutions ne viennent pas d’un enseignant mais du groupe lui-même, renforçant le sentiment de solidarité et de confiance mutuelle.
Esprit de progrès ? En encourageant la créativité, la résolution de problèmes et la persévérance face aux obstacles.
Quel est l’impact de votre partenariat en faveur de l’écosystème éducatif malgache ?
Bruno Chatelier : Sur la première période du partenariat de 2021à 2023, nous avons eu plus de 24 000 enfants et jeunes bénéficiaires et 844 enseignants et éducateurs formés. Sur la deuxième période de 2024 à 2027, ce sont 56 000 enfants et jeunes et 1800 enseignants et éducateurs concernés ainsi que plus de 300 partenaires éducatifs locaux : des écoles publiques, privées association etc. Le partenariat a également permis la certification de 11 formateurs du ministère de l’Éducation Nationale, la présence en 2025 dans 15 régions du pays et implantation du programme dans 3 nouvelles régions par an.