Écrit par Marine DEFALT

Philippe Da Costa : « En s’engageant, on ne se contente pas d’aider : on apprend, on comprend et on progresse ensemble. »

Philippe Da Costa, président honoraire de la Croix-Rouge française, délégué général d’AG2R La mondiale et auteur de “Nous sommes nés pour agir” (Autrement, 2024).

Philippe Da Costa

Philippe Da Costa est président honoraire de la Croix-Rouge française. Délégué général d’AG2R La mondiale. Docteur en sciences de l’éducation de l’université de Lyon 2 et membre du Conseil économique, social et environnemental depuis 2004, il a également présidé l’Organisation mondiale du mouvement scout et l’Institut national de la jeunesse et de l’éducation populaire. Ouvrage : Nous sommes nés pour agir, l’appel du Président de la Croix-Rouge française (Autrement, 2024).

« Nous sommes nés pour agir », en quoi les propos de Montaigne – titre de votre livre, résonnent-ils aujourd’hui ?

Les mots de Montaigne, dans ses Essais : « Nous sommes nés pour agir », résonnent aujourd’hui avec une force particulière face aux crises multiples que nous traversons : humanitaires, sociales, climatiques et sanitaires. Ils nous rappellent que l’engagement n’est pas une option, mais une responsabilité profondément humaine. À la Croix-Rouge, nous voyons chaque jour des femmes et des hommes qui incarnent cette pensée par leurs actes, souvent dans l’ombre, toujours au service des plus vulnérables. Agir, ce n’est pas seulement intervenir dans l’urgence, c’est aussi refuser l’indifférence, défendre la dignité et renforcer la solidarité. Dans un monde marqué par les replis et les fractures, Montaigne nous invite à retrouver le sens du collectif et de l’action concrète. Son propos est d’une modernité saisissante : il nous engage à transformer nos valeurs en actes. C’est précisément l’ambition de cet ouvrage : rappeler que chacun, à son échelle, peut et doit agir pour les autres. Il constitue un appel à l’action, un encouragement à agir pour ne pas subir, et à refuser la résignation face aux défis contemporains.

Comment la Croix-Rouge incarne-t-elle l’engagement ?

La Croix-Rouge incarne l’engagement par l’action concrète, quotidienne, au plus près des personnes en situation de vulnérabilités. Elle est un mouvement d’action tourné vers l’humain. Cet engagement se manifeste d’abord à travers ses bénévoles et ses salariés, qui donnent de leur temps, de leur énergie et parfois prennent des risques pour porter secours, accompagner, soigner et écouter. Être engagé à la Croix-Rouge, c’est refuser l’indifférence et choisir la fraternité, quelles que soient les origines, les convictions ou les parcours de vie. C’est agir dans l’urgence, mais aussi s’inscrire dans la durée, en accompagnant la reconstruction des personnes et des territoires. La Croix-Rouge incarne également l’engagement par son indépendance, sa neutralité et son impartialité, qui lui permettent d’agir partout où les besoins sont les plus criants. Enfin, elle porte un engagement citoyen fort : celui de rappeler que la solidarité n’est pas un concept abstrait, mais une responsabilité collective, à faire vivre chaque jour. Elle permet de mettre en mouvement ce que j’appelle « l’élan du premier kilomètre » qui s’appuie sur l’engagement citoyen qui allie l’action à la solidarité. L’engagement renforce le lien social et permet de se rendre compte que notre bonheur est intimement lié à celui des autres.

 

En quoi l’engagement a-t-il une empreinte positive sur l’ensemble de la société ?

L’engagement laisse une empreinte positive sur la société parce qu’il remet l’humain au centre de nos priorités. « Là où croit le péril, croît aussi ce qui sauve » – disait Hölderlin. C’est avec cet état d’esprit lucide sur les réalités à l’œuvre mais aussi conscient de ce dont l’humain est capable que j’ai abordé mon essai.  Dans « Nous sommes nés pour agir », je rappelle que s’engager, c’est refuser l’indifférence et choisir la responsabilité collective. Chaque acte solidaire, même modeste, renforce le lien social et redonne confiance dans l’action commune. L’engagement crée des ponts entre les générations, les cultures et les parcours de vie. Il permet de répondre aux urgences, mais aussi de prévenir les fractures sociales. En s’engageant, on ne se contente pas d’aider : on apprend, on comprend et on progresse ensemble. La société devient plus résiliente lorsque ses citoyens agissent plutôt que de subir. L’engagement développe l’empathie, valeur essentielle à la cohésion nationale. Il transforme les difficultés en opportunités de solidarité. Il donne une voix à ceux qui n’en ont pas. Enfin, s’engager, c’est croire que chacun peut être acteur du changement. L’engagement nourrit l’espoir, il donne prise sur les événements.

Vous convoquez, régulièrement, dans votre livre la figure d’Henry Dunant. Que vous inspire-t-elle ?

 Henry Dunant est pour moi une source d’inspiration permanente. Il incarne la force d’un    engagement né d’un choc humain face à la souffrance lors de la bataille de Solférino, il n’a pas détourné le regard, et ce refus de l’indifférence a changé l’histoire. Il nous rappelle qu’une seule personne peut être à l’origine d’un mouvement mondial. Henry Dunant n’était ni médecin ni soldat, mais un citoyen profondément touché par l’injustice. Sa capacité à transformer l’émotion en action demeure exemplaire. Il a su penser l’urgence tout en construisant une vision durable. Il a su partir des besoins et élaborer des solutions de terrain. Son héritage nous oblige à rester fidèles au principe fondateur du mouvement : l’humanité. Il nous enseigne que l’engagement commence toujours par un regard porté sur l’autre. Dans un monde traversé par de multiples crises, son message reste d’une brûlante actualité. Le fondateur de la Croix Rouge nous montre que l’audace morale est aussi essentielle que l’action concrète. Il nous invite à agir sans attendre d’être légitimes ou experts. Son parcours nous rappelle que l’engagement a parfois un coût personnel mais il prouve surtout que cet engagement peut sauver des vies. Henry Dunant nous rappelle, enfin, que nous sommes tous nés pour agir !

« Une vie digne et autonome passe aussi par le travail », écrivez-vous. De quelle manière les entreprises participent-elles à renforcer l’autonomie et la dignité ?

Le travail est un levier fondamental de dignité et d’autonomie. Il permet à chacun de subvenir à ses besoins et de retrouver une place dans la société. Les entreprises jouent, à ce titre, un rôle essentiel dans la cohésion sociale. En offrant des emplois durables, elles redonnent confiance à des personnes parfois fragilisées. A la suite de multiples crises le sociétal a fait son entrée avec force dans les entreprises. Ces dernières participent à l’inclusion en ouvrant leurs portes à des parcours différents. Former, accompagner, transmettre : c’est aussi cela, la responsabilité des entreprises. Le travail permet de se projeter, de construire un avenir et de reprendre la maîtrise de sa trajectoire de vie. Les entreprises peuvent être des lieux d’émancipation autant que de performance. Lorsqu’elles s’engagent pour l’insertion ou dans certaines causes, elles créent de la valeur humaine autant qu’économique. Elles contribuent à réduire les inégalités et à prévenir l’exclusion. Le respect, la reconnaissance et l’égalité des chances sont au cœur de cette dignité. Une entreprise responsable agit au-delà du simple profit. L’entreprise doit prendre sa part dans le développement d’une culture de l’anticipation et de la prospective face aux ruptures et aux crises.  Elle devient un acteur du bien commun qui contribue à l’intérêt collectif à partir d’une raison d’être et de missions. C’est dans cette alliance entre économie et solidarité que se construit une société plus juste. Le travail, soutenu par des entreprises engagées, reste un pilier de la dignité humaine. La reconnaissance par les entreprises des engagements civiques des collaborateurs est par ailleurs le grand défi à venir qui amplifiera leurs impacts !