Écrit par Marion Rungette

Rémy Gerin : « Ce capitalisme européen est à construire »

Rémy Gerin est le directeur exécutif de la Chaire Grande Consommation et Professeur affilié à l’ESSEC Business School

Existe-t-il un capitalisme européen ? 

Non, il n’y a pas de capitalisme européen. Pas encore. A la différence du capitalisme anglo-saxon, brutal, efficace, ayant érigé le libéralisme et la satisfaction de l’actionnaire comme règles cardinales, tout ceci dans la ligne de l’école de Chicago et de Milton Friedman depuis plus de 60 ans. 

 

Que seraient les caractéristiques d’un capitalisme européen : 

Il me semble exister en Europe, depuis des années, les ferments du capitalisme de demain, qui se sont développés ici et là, à travers le continent, s’appuyant sur l’histoire, sur la culture ou sur la religion. Il existe en effet aujourd’hui en Europe de nombreuses aspérités locales formant embryons d’un capitalisme alternatif qui me semble le plus à même de garantir sa propre pérennité parce que replaçant l’homme et la planète au cœur de sa finalité.    

 

1/ La détention du capital 

Il s’est développé au fil des années des systèmes de détention du capital qui me semblent assez spécifiques à notre continent et dont certains pourraient incarner un capitalisme moderne : 

Le modèle coopératif (cf Mondragon en Espagne) ;

Le capitalisme familial, qui a le temps long (cf la famille Mulliez, ou des milliers d’ETI industrielles en Allemagne) ;

La détention par des Fondations (Novo Nordisk ou Carlsberg au Danemark, Bertelsmann, et bientôt Lidl en Allemagne), même s’il faut reconnaître quelques belles initiatives aux USA (Yvon Chouinard et Patagonia) ; 

 

2/ La gouvernance des entreprises 

Il existe une variété de méthodes de gouvernances dans les entreprises européennes, ici aussi issues de la culture, de l’histoire, voire des religions historiquement dominantes. Ces méthodes me semblent de nature à pouvoir incarner le capitalisme de demain : 

La co-gestion en Allemagne ; 

La représentation des salariés dans les instances en France (CSE et présence dans les conseils d’administration) ; 

Le rôle des syndicats en Finlande ; 

L’introduction des comités de mission dans les entreprises, comités qui contrôlent l’exécution de la raison d’être de l’entreprise, indépendamment du board, ceci pour les organisations qui ont opté pour le statut « Entreprise à Mission » en France ou de « Societa Benefit » en Italie. Même si nous devons reconnaître que le mouvement B.Corp est né aux USA ; 

Les codes de bonne conduite quant à la rémunération des CEO (le Code Afep-Medef en France ou le Dutch Corporate Governance Code aux Pays Bas) 

L’alignement de la rémunération des CEO sur des critères RSE (près de 15% du variable des dirigeants de Carrefour ou d’Ahold, vs moins de 5% aux US et souvent…zero) 

3/ Le respect des collaborateurs : 

Dans un capitalisme qui cherche un équilibre entre les parties prenantes, et qui ne fait pas de la richesse de l’actionnaire la raison d’être unique de son existence, la réelle prise en considération des intérêts des collaborateurs des entreprises est une spécificité très différenciante de beaucoup d’entreprises européennes, et constitue un réel marqueur de ce qui pourrait constituer un capitalisme européen demain : 

La protection sociale (cf les systèmes de santé, retraite, ou chômage en France) ; 

Le développement du salaire décent (cf l’initiative de Mercadone en Espagne ou de Michelin pour tous ses sites), ceci au-delà du salaire minimum; 

Le partage du profit (cf les mécanismes de participation en France voulus par le Gal de Gaulle dès 1967) ; 

 

4/ La responsabilité : 

« La responsabilité de l’entreprise ne s’arrête pas au seuil des usines ou des bureaux. Son action se fait sentir dans la collectivité toute entière et influe sur la qualité de la vie de chaque citoyen ». Antoine Riboud, 1972. Il est établi dans de nombreuses entreprises et dans plusieurs pays Européens que l’entreprise a une responsabilité qui va bien au delà de la réalisation de sa propre mission. Beaucoup d’entreprises européennes se développent aujourd’hui dans un cadre qui a installé plusieurs niveaux de responsabilité, incarnant ainsi un capitalisme bien éloigné de l’école de Chicago : 

Le devoir de vigilance et la responsabilité sur toute la chaîne de valeur, en France mais aussi en Allemagne depuis 2023 

La CSRD qui impose le publication d’indicateurs ESG, rendant lisibles et comparables les efforts des entreprises pour un monde plus durable (disposition communautaire qui s’applique aux grandes entreprises depuis 2025); 

Les dépenses envers les plus démunis, dans le cadre de politiques de mécénat encouragées par la fiscalité de certains Etats (en France par exemple) 

 

Quelles seraient les limites de ce capitalisme européen: 

Pour autant qu’un capitalisme européen puisse voir le jour, imprégné de valeurs humanitaires, en recherche d’équilibre, avec l’Homme comme finalité, le risque majeur serait lié au fait que d’autres joueurs ne jouent pas le jeu (i.e. les anglo-saxons et les chinois par exemple), et/ou que la culture de la domination par la force prenne le pas sur le bon sens et les principes démocratiques. Dans de telles hypothèses, ce capitalisme d’équilibre pourrait se voir grignoter petit à petit par des forces sauvages. 

Mais c’est sans compter sur la capacité de discernement et de résistance de l’Homme, De l’Homme en tant que collaborateur ou en tant que client de ces entreprises animées par un capitalisme dépassé, de l’Homme en tant que penseur ou influenceur. Je pense que l’Homme ne suivra pas longtemps ce capitalisme engagé dans une dérive à contre-sens.  

Ce capitalisme européen est à construire, exploitant toutes les initiatives vertueuses qui fonctionnent déjà sur le continent. Cela va prendre un peu de temps, même s’il y a une forme d’urgence.