Écrit par Marine DEFALT
Sylvain Kern : « La troisième voie européenne est née d’un refus »
Sylvain Kern, Co-Fondateur de la Cité de la réussite
Après ses études à la Sorbonne, Sylvain Kern décide de créer, la Cité de la réussite, deux jours de rencontres, dédiés à la transmission du savoir, tous les deux ans, à la Sorbonne.
À travers ces conférences, il met en lien de grandes figures intellectuelles, culturelles et scientifiques avec des étudiants et le grand public. Son engagement vise à encourager l’ambition, la curiosité et l’esprit critique.
La Cité de la réussite
« Comprendre le monde par le dialogue et le débat pour mieux s’y insérer, s’y mouvoir et pour le transformer »
La Cité de la réussite, créée en 1989 à la Sorbonne est, à travers plus de 50 débats, un lieu d’échange, de dialogue entre les générations, dont on ressort forcément différent car stimulé et enrichi par les propos et les expériences partagés avec les plus éminents acteurs de notre société.
Qu’est-ce que la troisième voie européenne pour vous ?
La troisième voie, est née d’un refus. Le refus de la polarisation au moment de la guerre froide : n’être aligné ni sur les Etats-Unis, ni sur la Russie, mais aussi, ce que l’on retient moins, le refus de retomber dans les conflits intra-européens qui ont façonné le monde du 18ème au 20ème siècle (et même en partie avant mais quand l’Italie et l’Allemagne n’étaient pas unies cela était plus éclaté). Donc l’Europe, consubstantiellement, est depuis le vingtième siècle une troisième voie, par rapport à d’autres « puissances » mais aussi par rapport à sa propre histoire douloureuse.
Le positionnement de cette troisième voie c’est finalement d’être « les bons et les gentils », et donc de lutter en conscience contre les dérives des passions humaines et politiques par l’affirmation du droit (des normes partagées et réfléchies) et de sa constance. Mais cela suppose une sorte de primauté de certaines idées (le progrès, la justice, la paix, …) qui n’est plus évidente et que les « méchants » attaquent en tant que telle.
Donc cela pose une question fondamentale : celle de la puissance du gentil ou, dans l’autre sens, de la gentillesse du puissant.
Quand vous n’êtes pas en position de pouvoir, vous appelez de tous vos vœux la gentillesse du puissant. Vous n’avez guère de choix.
Mais quand vous êtes en position de pouvoir et d’influence, quel est votre rapport à la gentillesse – la noblesse d’intention, d’attention aux autres aussi ? Dites à un leader « toi, tu es vraiment gentil comme leader », et vous comprenez immédiatement son rapport inconfortable avec cette notion.
De l’autre côté, si vous êtes gentil, comment parvenez-vous à en faire une position de puissance et d’influence pour en faire quelque chose de rayonnant et d’utile, plutôt qu’une simple satisfaction narcissique ?
Donc à mon sens dans un monde qui nie les valeurs structurantes de l’idée européenne, où les deux pôles en compétition sont d’accord sur une chose : détruire la « troisième voie » pour laisser place à leur propre affrontement, le sujet n’est plus la réaffirmation de ces valeurs mais l’affirmation de sa propre puissance. On voit toute la difficulté intellectuelle de l’exercice (finalement il faut « être ce que l’on nie ») et l’histoire de la non-violence a montré à quel point c’est dur à tenir dans l’instant et dans la durée.
Le sujet, c’est le leadership, autrement dit la capacité à donner une vision mais plus encore de l’espoir. On prête à Napoléon la phrase « a leader is a dealer in hope », un marchand d’espoir.
Qu’est-ce qui différencie un leader européen d’un autre ?
Répondre à la question, c’est expliquer comment l’Europe peut redevenir un marchand d’espoir. Pour ça il faut un projet, « le rêve de Rome ».
Que des gens partout dans le monde aient envie de trouver refuge en Europe reste un indicateur essentiel. Que George Clooney prenne la nationalité française est un symbole intéressant. Où les gens qui n’y vivent pas ont-ils envie de vivre aujourd’hui ? Pas en Russie, pas en Chine, moins aux Etats-Unis… Et si on proposait aux Européens de vivre ailleurs, quelle serait la réponse ? Sans doute dans un autre pays européen que le leur, et cela n’est même pas sûr.
Le modèle n’est pas mort mais il est mal raconté, il fait moins rêver.
Alors est-ce qu’un leader européen peut être différent où faut-il jouer le jeu des autres (être plus agressif, devenir « prédateur » à notre tour, ou alors soumis dans une sorte de populisme vassalisé, renoncer à des acquis démocratiques voire au modèle démocratique ?).
Je laisse donc à chacun le soin d’y répondre.