Écrit par NEWDEAL Havas
Grégoire Chauvière Le Drian : << Pour renforcer l’investissement en Europe, la première nécessité identifiée est une stabilité réglementaire. >>
Grégoire Chauvière Le Drian dirige le bureau du Groupe BEI en France depuis juillet 2020.
Grégoire Chauvière Le Drian dirige le bureau du Groupe BEI en France depuis juillet 2020. Ancien conseiller du vice-président de l’institution Philippe de Fontaine Vive, puis d’Ambroise Fayolle, il a également travaillé au cabinet de Laurent Fabius, alors ministre des Affaires étrangères, ainsi qu’au bureau Europe du Trésor. Son parcours lui confère une solide expertise en finance publique et en politiques européennes.
La Banque européenne d’investissement (BEI), créée en 1957 par le Traité de Rome et détenue par les 27 États membres, constitue le bras financier de l’Union européenne. Elle finance des projets qui soutiennent les priorités européennes, notamment la transition climatique, l’innovation, les infrastructures, l’agriculture, la sécurité et la défense. Par son action, elle vise à stimuler une croissance durable, renforcer la cohésion économique et territoriale et accélérer la transition écologique en Europe. Aux côtés du Fonds européen d’investissement, spécialisé dans le financement de l’innovation, elle forme le Groupe BEI.
En quoi la BEI contribue-t-elle à redonner des repères économiques dans un monde marqué par des ruptures soudaines sur les plans logistiques, géopolitiques, technologiques ?
La Banque européenne d’investissement joue aujourd’hui un rôle d’ancrage essentiel dans un contexte marqué par les tensions géopolitiques et l’accélération technologique. En apportant des financements stables et de long terme, elle sécurise des projets industriels et énergétiques déployés dans une perspective de long terme. En France, son soutien aux gigafactories de batteries, comme Verkor à Dunkerque, et à la modernisation des réseaux électriques, notamment via ENEDIS, illustre sa contribution à la souveraineté énergétique et industrielle.
Par ses analyses, la BEI met en évidence les difficultés d’accès au financement, notamment pour les PME. Pour y répondre, elle déploie des prêts intermédiés soutenant leur développement, y compris technologique. En France, cette action s’appuie sur des partenariats avec les banques commerciales, les fonds d’investissement, ainsi que sur le Groupe Caisse des Dépôts qui disposent d’un maillage territorial que la BEI n’a pas, tandis qu’elle fournit des financements de long terme à des conditions compétitives. Elle joue ainsi un rôle contracyclique clé en maintenant ses engagements lorsque l’incertitude freine l’investissement privé. En soutenant infrastructures, innovation et énergies renouvelables, elle contribue à préserver un niveau d’investissement stable, essentiel à la compétitivité et à la souveraineté européenne.
Quelle grille de lecture a-t-on des entreprises industrielles en France ? Sont-elles les mêmes qu’en Europe en général ?
Les entreprises industrielles françaises partagent avec leurs homologues européennes les mêmes défis de décarbonation, de maîtrise des coûts énergétiques et de sécurisation des chaînes d’approvisionnement. Dans son étude annuelle sur les choix d’investissements (EIBIS, disponible sur son site), la BEI révèle les anticipations, les contraintes d’investissement des chefs d’entreprise et tente d’apporter des solutions en investissant dans les infrastructures et l’innovation y compris au niveau de l’éducation.
L’industrie française présente notamment des spécificités, avec une structure plus concentrée autour de grands acteurs et un tissu d’ETI moins dense que dans d’autres économies européennes. La France se distingue aussi par des positions de force dans l’aéronautique, la santé ou encore les technologies bas carbone. Cette configuration explique un recours important aux financements publics et européens, dont ceux de la BEI, qui soutient des projets à forte valeur ajoutée. Des exemples comme Orano pour l’enrichissement en uranium, Nexans pour les lignes de transmission par câbles ou EcoTitanium dans le recyclage du titane montrent la capacité de l’industrie française à structurer des filières stratégiques. Ainsi, tout en partageant les défis européens, l’industrie française témoigne d’une dynamique singulière que le groupe BEI contribue activement à soutenir.
En quoi la BEI contribue-t-elle à la croissance de l’Europe dans un contexte d’incertitudes ?
La BEI soutient la croissance européenne en orientant ses financements vers des secteurs stratégiques tels que l’innovation, la transition énergétique et la sécurité. Elle contribue ainsi à préserver un niveau d’investissement essentiel à la compétitivité de l’Europe, y compris en période d’incertitude. Les projets qu’elle appuie génèrent des retombées concrètes, comme l’approvisionnement de millions de foyers en électricité bas carbone et le soutien à des centaines de milliers d’emplois dans les PME. En 2025, elle a atteint un niveau record de 100 milliards d’euros d’investissements, dont 13 milliards en France, son premier pays d’intervention, avec un impact durable sur le tissu économique et social.
Lorsque l’incertitude freine l’investissement privé, la BEI joue un rôle stabilisateur en maintenant ses engagements. Cette action contracyclique amortit les chocs macroéconomiques et évite les retards dans les projets essentiels. Les gigafactories de batteries, les puces microélectroniques, les investissements dans les réseaux énergétiques, dans les biotechs, medtechs et les partenariats avec les banques françaises illustrent sa capacité à structurer durablement des filières d’avenir.
Quel cadre serait-il bon d’avoir, pour vous, afin de renforcer les investissements en Europe ?
Pour renforcer l’investissement en Europe, la première nécessité identifiée est une stabilité réglementaire, tant les entreprises sont confrontées à une complexité administrative qui freine leurs projets. L’étude précitée révèle ces attentes des chefs d’entreprise. Une meilleure intégration du marché intérieur renforcerait également la résilience des chaînes d’approvisionnement. Le Groupe BEI travaille activement à la réalisation de l’union pour l’épargne et l’investissement, visant à dépasser un marché financier fragmenté. Le renforcement des instruments financiers européens, tel que Invest EU, apparaît comme un autre levier. L’Europe a tout à gagner à aller plus loin dans ses financements vers les technologies critiques et les capacités industrielles stratégiques. Ce cadre plus lisible, plus intégré et plus ambitieux constitue un atout décisif pour consolider la compétitivité européenne.