Écrit par Marion Rungette

Fabrice Barthélemy : « L’avenir appartient aux entreprises capables d’être simultanément compétitives, locales et durables. ».

Entretien avec Fabrice Barthélemy, Président du Groupe Tarkett

Fabrice Barthélemy

Fabrice Barthélemy est Président du Groupe Tarkett depuis 2019. Diplômé de l’ESCP Europe, il a occupé plusieurs fonctions de direction financière chez Valeo, en France et à l’international, avant de rejoindre Tarkett en 2008 comme Directeur financier. À la tête du Groupe, il porte l’ambition de concilier performance industrielle, impact environnemental et engagement humain, dans la continuité d’une entreprise familiale de plus de 140 ans.

1. Quel rôle joue Tarkett pour accélérer la transformation sur l’ensemble de la chaîne de valeur ?

En tant qu’acteur industriel, nous avons la responsabilité de démontrer qu’il est possible de concilier performance économique et transition environnementale. Cette conviction guide nos choix depuis plusieurs années.

Notre action couvre l’ensemble de la chaîne de valeur, à commencer par l’innovation et l’éco-conception de nos produits. Ainsi, nos sols PVC sont recyclables et peuvent être réintégrés dans la fabrication de nouveaux revêtements, dans une véritable démarche d’économie circulaire.

Cette transformation se traduit aussi dans notre manière de produire. Nous avons fait le choix d’un modèle régionalisé : 90 % des produits que nous vendons en Europe sont fabriqués en Europe. Nous poursuivons également la décarbonation de nos sites à travers l’efficacité énergétique, le recours aux énergies renouvelables, la valorisation de la chaleur fatale et la réutilisation de l’eau.

Enfin, la circularité est au cœur de notre modèle : grâce à ReStart®, notre programme de collecte et de recyclage, près de 130 000 tonnes de revêtements de sol ont été collectées au cours des seize dernières années.

Mais la transformation n’est pas un discours, c’est une dynamique collective. Elle se concrétise chaque jour, à travers les décisions que nous prenons à tous les niveaux de notre chaîne de valeur. Pour qu’elle s’inscrive dans la durée, nous devons donner du sens, créer l’adhésion et mobiliser l’ensemble de notre écosystème : collaborateurs, partenaires, clients et pouvoirs publics.

2. De quelle manière l’économie circulaire crée-t-elle de la valeur économique ?

Je ne vois pas l’économie circulaire comme un coût supplémentaire mais, au contraire, comme un avantage compétitif. Tout d’abord, parce qu’elle répond à une réalité environnementale dans laquelle chaque tonne recyclée est une tonne de matière vierge qui n’a pas besoin d’être extraite. Ensuite parce qu’elle renforce notre résilience industrielle en réduisant notre dépendance aux ressources vierges et à la volatilité des marchés.

Le programme ReStart® en est là encore une illustration très concrète. Après les Jeux de Paris 2024, nous avons collecté les revêtements utilisés au Village des Médias, pour les recycler et fabriquer de nouveaux revêtements de sols, à Sedan, notre usine des Ardennes. C’est exactement ce que nous voulons développer chez Tarkett, en donnant une seconde vie aux matériaux afin que les produits que nous mettons sur le marché puissent, demain, redevenir des ressources.

Enfin, la circularité est devenue un critère de différenciation, qui révèle également une attente croissante de nos clients. Face à une concurrence qui privilégie parfois une logique de prix bas, les hôpitaux, écoles, ou encore les collectivités, recherchent davantage de la traçabilité, de la transparence et des solutions conçues pour durer. lls veulent savoir d’où viennent les matériaux, quelle durée d’utilisation ils peuvent en attendre et ce qu’ils deviennent en fin d’utilisation. C’est sur cette capacité à créer de la valeur sur le long terme que nous voulons nous différencier.

3. Comment concilier souveraineté industrielle, compétitivité et durabilité ?

Je ne les oppose pas. Je considère au contraire qu’elles se renforcent mutuellement.

La souveraineté industrielle est un facteur de compétitivité. Produire au plus près de ses marchés réduit les risques logistiques, tarifaires et géopolitiques, améliore la réactivité et limite l’empreinte carbone. C’est le modèle de Tarkett depuis toujours : 90 % des produits vendus en Europe sont fabriqués en Europe.

La compétitivité suppose néanmoins des règles du jeu équitables. Il est difficile de demander aux industriels européens d’investir massivement dans la décarbonation tout en laissant prospérer des pratiques qui ne respectent pas les mêmes standards. À ce titre, les mesures anti-dumping européennes sur les parquets chinois reconnaissent une concurrence déloyale que nous dénonçons depuis longtemps.

Quant à la durabilité, elle n’est crédible que si elle repose sur des investissements industriels tangibles, visibles et mesurables. Nos usines françaises d’Auchel et de Sedan en sont l’illustration. À Sedan, nous récupérons la chaleur produite par nos procédés industriels pour chauffer nos bâtiments. Résultat : 80 % de gaz en moins pour le chauffage et plus de 250 tonnes de CO₂ évitées chaque année. C’est exactement le type d’initiative que nous voulons développer : des solutions pragmatiques qui réduisent notre empreinte environnementale, tout en renforçant la performance de nos installations.

Pour moi, l’avenir appartient aux entreprises capables d’être simultanément compétitives, locales et durables.

4. En quoi la souveraineté industrielle européenne peut-elle s’affirmer comme un accélérateur de transition ?

La souveraineté industrielle est un accélérateur de transition parce qu’elle permet de produire, d’innover et d’investir en Europe selon nos propres standards environnementaux. Nous ne pouvons pas prétendre faire de l’Europe le continent leader de la transition environnementale tout en laissant progressivement notre production industrielle partir ailleurs. En maîtrisant davantage nos chaînes de valeur, nous pouvons déployer plus rapidement les innovations bas carbone et soutenir l’éco-conception à grande échelle.

Les nouvelles réglementations européennes sur l’éco-conception, le passeport numérique des produits ou les produits de construction vont dans la bonne direction. Mais elles ne produiront leurs effets que si l’Europe conserve une base industrielle forte pour les mettre en œuvre.

Les crises récentes nous l’ont rappelé : dépendre excessivement de chaînes d’approvisionnement éloignées fragilise nos économies. À l’inverse, investir dans nos territoires renforce à la fois notre résilience, notre autonomie et notre capacité à transformer durablement nos modes de production.

La transition écologique ne se fera pas sans industrie. Une industrie forte, innovante et compétitive est l’une des conditions essentielles pour faire de cette transition une réalité.

5. Comment définiriez-vous l’empreinte de Tarkett pour la société ?

Le paradoxe de Tarkett est que des millions de personnes utilisent nos produits chaque jour sans forcément connaître notre nom. Nos sols équipent des écoles, des hôpitaux, des logements, des bureaux, tandis que nos surfaces sportives sont présentes sur certains des plus grands terrains du monde. Cette présence discrète mais omniprésente nous confère une responsabilité particulière : contribuer à des espaces toujours plus sains, plus sûrs et plus agréables à vivre.

Notre empreinte en France est à la fois industrielle et territoriale. Près de 700 collaborateurs y travaillent, répartis entre nos sites historiques de Sedan et d’Auchel et notre siège parisien. Depuis plus d’un siècle, nous investissons dans des savoir-faire industriels qui créent de l’emploi, de l’innovation et de la valeur dans les territoires.

Elle est aussi environnementale. À travers l’éco-conception, l’économie circulaire et l’utilisation accrue de matériaux recyclés, nous cherchons à réduire l’impact de nos produits tout au long de leur cycle de vie.

Enfin, notre impact s’inscrit dans la durée. Les 70 000 m² de sols installés au Village des Médias des Jeux de Paris 2024 accompagnent aujourd’hui la transformation du site en logements, illustrant notre volonté de concevoir des solutions utiles bien au-delà de leur premier usage.

Au fond, notre ambition est simple : créer des surfaces qui améliorent la vie des gens et sont bonnes pour la planète, génération après génération.