Écrit par Marion Rungette
Julien Hueber : << Il n'y a pas de transition énergétique, pas de transition numérique, et pas d'Europe compétitive sans une industrie du câble européenne forte. >>
Julien Hueber Directeur général de Nexans.
Julien Hueber est Directeur général de Nexans. Il occupait précédemment le poste de Directeur général exécutif de PWR Grid & Connect Europe. Membre du Comité Exécutif depuis 2018, Julien a rejoint Nexans en 2002. Fort d’une vaste expérience dans les domaines de la chaîne d’approvisionnement et des achats, il possède également une connaissance approfondie de la région Asie–Pacifique.
Au cours de sa carrière, il a occupé plusieurs postes à responsabilité en Australie, en Corée du Sud et en Chine, avant d’être nommé Vice-Président de l’activité Solutions industrielles et Projets, puis de diriger les opérations de Nexans en Asie–Pacifique.
Nexans est un pure player de l’électrification, leader de la conception et de la fabrication de systèmes de câbles et de services, spécialisé dans l’électrification durable.
Le Groupe intervient sur l’ensemble de la chaîne de valeur énergétique, de la production à la transmission, à la distribution et aux usages.
Ses activités sont organisées autour de trois marchés : PWR-Transmission, PWR-Grid et PWR-Connect.
Présent commercialement dans le monde entier et implanté industriellement dans 41 pays, Nexans comptait 25 700 collaborateurs en 2025.
Son ambition est de devenir le leader mondial de l’électrification.
Selon vous, l’Europe porte-t-elle aujourd’hui un modèle industriel différenciant dans les infrastructures énergétiques ? Qu’est-ce qui le caractérise ?
Oui, et il tient en une formule : « cable made in Europe for Europe ». Ce modèle ne se distingue pas par le prix le plus bas, mais par l’excellence, la fiabilité et la proximité. Comme j’aime à le dire, « sans nous, l’Europe s’arrête », et ce n’est pas un slogan, c’est un avertissement. Quand un câble relie deux nations en passant dans la mer, ou alimente un hôpital, il n’y a pas de droit à l’erreur. Notre différence se construit sur quatre piliers : une qualité industrielle reconnue, une capacité d’innovation continue, un ancrage local fort, comme à Autun, où des brevets 100% Nexans sont développés sur sol français, et des différenciants qui sont aussi une exigence d’intégrité : compliance, éthique, bas carbone, circularité. Le câble, c’est la condition physique de la transition énergétique : pas d’éolien offshore sans câble sous-marin, pas de réseau intelligent, pas de mobilité décarbonée. C’est un modèle qui garantit la résilience et l’autonomie stratégique du continent. L’électrification n’est pas qu’un marché : c’est un droit fondamental, et donc un enjeu de souveraineté. C’est là toute la force de l’industrie européenne du câble : produire en Europe, pour l’Europe, ce dont l’Europe a besoin pour rester libre et compétitive.
En quoi, dans un contexte d’électrification accélérée, la sécurisation de l’accès au cuivre et aux ressources critiques associées est-elle devenue un enjeu clé de souveraineté énergétique pour l’Europe ?
C’est un enjeu absolument décisif. Il n’y a pas d’électrification sans cuivre : avec l’aluminium, c’est la matière première de tous nos câbles, donc de toute la chaîne. Or dépendre d’autres nations pour ses matériaux stratégiques, c’est, à terme, dépendre d’elles pour son énergie, et pour sa liberté. La question est simple et brutale : veut-on confier les artères vitales de l’Europe à des fournisseurs sur lesquels nous n’avons aucun levier, aucune visibilité, aucune réciprocité ? C’est précisément pourquoi nous investissons : plus de 200 millions d’euros, dont 90 millions à Lens pour la dernière coulée continue de cuivre en Europe, en service dès 2027.. Cet investissement nous permet de recycler le cuivre, de réduire notre empreinte carbone et de garantir des produits bas carbone à nos clients. Recycler, conserver les déchets de cuivre sur notre territoire, refuser la dépendance aux ressources lointaines et volatiles : c’est un impératif stratégique. Sécuriser l’accès aux ressources critiques, c’est garantir que l’Europe pourra électrifier ses réseaux, ses industries et ses foyers sur le long terme sans subir les chocs géopolitiques. C’est un signal fort pour la réindustrialisation et pour l’emploi sur notre territoire.
Les investissements massifs liés à l’électrification constituent-ils, pour l’industrie européenne, une contrainte ou une opportunité de création de valeur ?
Une opportunité bien sûr ! On ne « subit » pas l’électrification, on la saisit, et on en fait un formidable levier de croissance. La consommation mondiale d’électricité va exploser : les data centers représentent déjà 1,5 % de la consommation mondiale et pourraient atteindre 5 % d’ici 2030, sans parler de l’éolien offshore, de la mobilité électrique et de la réindustrialisation. Les objectifs de 2030 et 2050 ne sont pas des abstractions : ils exigent de poser des câbles maintenant, de former des techniciens maintenant, d’investir dans les capacités industrielles maintenant, pas dans dix ans, quand on voudra reconstituer une filière qu’on aura laissé mourir. Une industrie qui investit est une industrie qui croit en son avenir et qui en a les moyens. Pour l’Europe, ces investissements ne sont pas un coût à supporter, mais les fondations mêmes de sa compétitivité et de son indépendance énergétique. C’est une logique de bâtisseur : on ne se contente pas de répondre à la demande, on construit la capacité de demain.
Quelles sont, selon vous, les deux ou trois priorités sur lesquelles l’Europe devrait avancer rapidement pour sécuriser et renforcer sa chaîne de valeur de l’électrification ?
J’en retiens trois. D’abord, une véritable priorité donnée aux entreprises européennes, parce que la préférence européenne, ce n’est pas du protectionnisme : c’est de la cohérence. Quand l’argent public finance la transition énergétique, la valeur créée doit bénéficier à l’industrie européenne. Cela signifie des critères de marchés publics qui intègrent le coût complet, résilience, localisation, empreinte carbone, conditions sociales de production, et non pas le seul prix d’achat face à des offres subventionnées que nous ne pouvons pas concurrencer à armes égales. Ensuite, sécuriser les ressources stratégiques, le cuivre en tête, par le recyclage et , pour ne plus dépendre de l’extérieur. Car dans ce domaine, nos concurrents hors-UE ne peuvent pas produire à moindre coût en s’affranchissant des règles sociales, environnementales et techniques que nous nous imposons à nous-mêmes : ce n’est pas de la concurrence, c’est du dumping systémique. Enfin, investir dans les capacités industrielles et les compétences humaines, en accompagnant cet effort d’un cadre réglementaire stable qui donne aux industriels la visibilité nécessaire pour engager des capex de long terme. Ces priorités se rejoignent autour d’une conviction simple : il n’y a pas de transition énergétique, pas de transition numérique, et pas d’Europe compétitive sans une industrie du câble européenne forte.