Écrit par Marion Rungette
Victor Delage : << Une entreprise marque son territoire, par les emplois qu'elle crée et les revenus qu'elle fait circuler, par les savoir-faire qu'elle transmet et les paysages qu'elle façonne. >>
Victor Delage est le fondateur et directeur général de l'Institut Terram, think tank dédié à l'étude des territoires. Il est l'auteur de plusieurs publications consacrées aux mutations qui traversent la France, des recompositions économiques et démographiques à l'accès aux services, et défend une lecture du pays à partir de ses territoires.
Enseignant à Sciences Po Grenoble, Victor Delage dispense le cours « Les think tanks dans l’Union européenne : rôles, stratégies, dynamiques » au sein du master Gouvernance européenne. De 2017 à 2023, il a été responsable des études et de la communication à la Fondation pour l’innovation politique. Diplômé du Collège d’Europe de Bruges, il y a obtenu un master en études politiques et de gouvernance européennes. Il est également titulaire d’un double master en affaires européennes et en sciences économiques de Sciences Po Grenoble.
L’entreprise est un acteur économique, mais aussi un acteur de la société. Qu’est-ce que cela implique dans la prise de décision ?
Cela implique d’abord d’élargir les critères de la décision. Une entreprise qui se reconnaît comme acteur de la société ne peut plus arbitrer au seul regard du retour financier immédiat. Elle doit intégrer ce que ses choix produisent là où elle est implantée et ce qu’ils retireraient au territoire s’ils étaient faits ailleurs.
Cette exigence se décline différemment selon les tailles, car « l’entreprise » n’existe pas au singulier. Une TPE d’un village rural, une PME industrielle, une ETI familiale ou un grand groupe coté ne décident ni dans les mêmes conditions ni avec les mêmes marges de manœuvre.
Le dirigeant d’un commerce dans une commune de 1 500 habitants intègre spontanément le maintien du bourg et la vie associative dans ses arbitrages, trois dirigeants de TPE sur quatre estimant contribuer au dynamisme de leur territoire.
Pour un grand groupe, l’implication suppose d’allonger l’horizon temporel des décisions, d’associer les parties prenantes locales en amont, d’assumer des renoncements et de rapprocher les choix des lieux où ils s’incarnent.
Décider en acteur de la société, c’est accepter que le territoire entre dans la stratégie au même titre que le marché.
Pourquoi, selon vous, contribuer à l’intérêt général est-il, pour l’entreprise, un investissement sur le long terme ?
Parce que l’entreprise et son territoire sont interdépendants. Une entreprise puise dans son environnement des ressources qu’aucun bilan ne comptabilise, comme la main-d’œuvre formée localement, les infrastructures, les réseaux de confiance et la réputation.
Contribuer à l’intérêt général revient à entretenir ce capital. Nos travaux sur la responsabilité territoriale des entreprises montrent que les stratégies d’ancrage produisent des retours très concrets en matière de recrutement, de fidélisation de la clientèle, d’accès au foncier et d’acceptabilité des projets.
Un dirigeant interrogé dans notre dernière enquête le formule mieux qu’aucune théorie : « Si le territoire vit mal, on vit mal avec. »
L’inverse est également vrai : un territoire vivant nourrit l’activité qui s’y déploie. Le court-termisme consiste à consommer le territoire comme une ressource gratuite. L’investissement de long terme consiste à le traiter comme un actif commun, dont la valeur conditionne celle de l’entreprise elle-même.
En quoi un ancrage territorial fort est-il un avantage compétitif ?
Il faut distinguer l’ancrage réel du discours sur l’ancrage. Le local est devenu la figure imposée de la communication des marques, tous secteurs confondus, et cette inflation publicitaire crée mécaniquement une prime pour les entreprises dont l’implantation est vérifiable.
Nos études auprès de dirigeants de TPE montrent que les réseaux d’interconnaissance soutiennent l’activité, la réputation et la parole donnée y pesant autant que le contrat. La fiabilité de la main-d’œuvre et la fidélité de la clientèle figurent parmi les atouts les plus cités par les dirigeants eux-mêmes.
Pour les structures plus grandes, l’ancrage sécurise l’accès aux compétences et au foncier, deux ressources devenues rares, et facilite l’acceptabilité de projets que des implantations hors-sol peinent à obtenir.
À l’heure où les Français reconnaissent d’abord leur pays dans le commerce du coin et dans les PME présentes partout sur le territoire, l’ancrage constitue un actif difficile à imiter. C’est devenu la définition même d’un avantage compétitif.
De quelles manières les entreprises participent-elles à la cohésion sociale ?
D’abord par ce qu’elles font sans le dire. Dans les petites villes, les artisans et commerçants assurent des fonctions que la statistique peine à saisir, comme l’accès aux services, le maintien des bourgs, la formation des jeunes et l’animation de la vie associative.
Notre enquête, conduite avec Bpifrance Le Lab auprès de 893 dirigeants de TPE, est éloquente : 73 % accueillent des stagiaires et des apprentis, et 71 % soutiennent des associations locales.
Ces chiffres décrivent une contribution assumée au vivre-ensemble, dans des territoires où la disparition d’un commerce affaiblit bien davantage que la seule offre marchande.
Les entreprises de plus grande taille participent autrement, par les emplois indirects, la sous-traitance locale, la formation et la présence dans la durée.
Je défends l’idée d’une « République du maintien », où la cohésion tient d’abord à la garantie des services du quotidien. Les entreprises, à toutes les échelles, sont des garantes discrètes de cette continuité. C’est précisément quand elles partent que l’on mesure ce qu’elles tenaient.
Si vous deviez définir l’empreinte d’une entreprise sur un territoire, vous diriez…
Que l’empreinte est une inscription réciproque.
Une entreprise marque son territoire par les emplois qu’elle crée et les revenus qu’elle fait circuler, par les savoir-faire qu’elle transmet et les paysages qu’elle façonne.
Le territoire la marque en retour, dans ses recrutements et sa culture, dans sa réputation et jusque dans son nom. Michelin ne se comprend pas sans Clermont-Ferrand, ni Hermès sans ses maroquineries implantées dans des bourgs.
L’empreinte ne se confond pas non plus avec la présence. Un établissement peut occuper des hectares et peser des milliers d’emplois tout en restant en surface, si les décisions qui le concernent se prennent ailleurs. Dans les Pays de la Loire, trois quarts des emplois industriels rattachés à des établissements secondaires dépendent d’un siège situé hors de la région.
À l’inverse, un atelier qui transmet un savoir-faire depuis trois générations s’inscrit en profondeur, par les liens tissés et la durée.
L’empreinte se mesure donc moins à la surface occupée qu’à la profondeur de l’inscription : celle des fonctions qui restent et des liens qui s’organisent, des compétences qui se transmettent et des engagements qui durent.
Définir l’empreinte, c’est, au fond, reconnaître cette dette réciproque que des entreprises vertueuses honorent sans qu’on le leur demande.